Si nous regardons autour de nous, mes amis, que voyons-nous ? Des gentils, des courageux, des timides, des rigolos, des tristes, et parfois des ennuyeux, des méchants… des méchants ennuyeux ! Il faut de tout pour faire un monde ! Il faut même des, comment dire ? … enfin… je… bah… Vous me comprenez, non ? Je m’explique ! Il y a des gens, très gentils, vraiment, qui sont un peu vantards ou bizarres ou trop bavards… Ils nous fatiguent, mais on les aime bien, malgré tout, car ils ne font de mal à personne !
A ce propos, vous connaissez Roc, je suppose ! Le fameux Roc, avec ses longs cheveux bouclés, sa grande cape et son chapeau à plumes ! Bah, Roc, c’est son petit nom, bien entendu, puisqu’il s’appelle en vérité Roquichnofle ! Eh oui, Roquichnofle de Machinchose de la Crème Fouettée ! Prince Roquichnofle, par-dessus le marché ! Ses parents sont le roi et la reine du Grand Pays Ridicule, et croyez-moi, ils ne se prennent pas pour des crottes de bique ! La preuve ?
« Non, non et non ! dit la reine Tartempionne au petit-déjeuner. Je ne mangerai pas de ce fromage à trous ! D’abord, je déteste les trous, car ils me font grossir, et puis je suis la Reine, zut et rezut ! A propos, j’ai perdu ma girafe en me brossant les dents ! J’ai bien cherché partout, derrière le robinet, à l’intérieur de mes pantoufles, dans les poches de ma chemise de nuit, je ne l’ai pas retrouvée ! Bah, je sais bien, ma girafe est petite, à peine dix mètres de haut, mais ce n’est pas une raison ! Ma girafe chérie me manque terriblement ! Germaine, Germaine où es-tu ? Décidément, la journée commence mal ! »
« Non, non et non ! dit le roi quand le soleil se couche. La nuit, je ne vois plus grand-chose, et mes doigts de pieds pourraient s’envoler, vli vli, d’un grand coup d’ailes ! Mes pauvres doigts de pieds se prennent pour des oiseaux, mais ils chantent si bien ! Cui cui cui cui cui… J’aimerais mieux qu’ils parlent, mes doigts de pieds, car ils sont très drôles ! Hélas, ils se moquent souvent de moi, les méchants ! Pourtant, je suis le roi Tartempion de Machinchose de la Crème Fouettée ! Je règne sur le Grand Pays Ridicule ! Je suis le Grand Ridicule ! … Ah, décidément, la nuit commence mal ! »
Et le prince Roc, est-il raisonnable, lui ? Se prend-il pour une crotte de bique ou bien non ? Ressemble-t-il à ses deux parents ? Jugez vous-même :
« Non, non et non ! dit souvent Roc, seul dans sa salle de bains huit fois plus grande qu’un océan. J’avais pourtant demandé qu’on me trouve une princesse aussi belle, aussi propre, aussi bien élevée que moi ! Oui Moi, le prince Roquichnofle ! En vérité, je veux… je veux une princesse prête à tout pour que le vent n’abîme pas sa coiffure ! Une princesse qui s’émerveillera devant mes si jolis cheveux, puis passera des heures à les boucler, à les parfumer dans notre salle de bains ! Une princesse aux beaux cheveux dorés que je pourrai boucler puis parfumer à mon tour ! Une princesse qui me dira ‘Booonjooourr mon prince !’ et non ‘Salut, Hello ou B’jour !!!’ comme tous ces minus de bas étage… Décidément, l’année commence mal ! »
Que pensez-vous, mes amis, du roi, de la reine et du prince du Grand Pays Ridicule ? Sans doute les trouvez-vous bizarres et même un peu ridicules ? Croyez-moi, ce ne sont pas des gens méchants : ils s’énervent et râlent du matin au soir, mais jamais ne feraient de mal à une mouche !
D’ailleurs il pleut trop fort, ce soir, pour donner envie aux mouches de se montrer. La reine, le prince et le roi s’ennuient dans le grand salon d’automne.
« Comme je m’ennuie ! » dit la reine.
« Et moi, comme je m’ennuie ! » soupire le roi.
« Non, moi, comme je m’ennuie ! » soupire enfin Roc.
Soudain, quelqu’un frappe à la porte du château. Roc va lui-même ouvrir et découvre une jeune fille trempée, les cheveux décoiffés, les vêtements froissés par la tempête.
« Booonjooourr mon prince ! dit la jeune fille. L’orage m’a surprise alors que je me rendais chez ma coiffeuse. Je suis la princesse Margalouche et je vous demande de m’accueillir pour la nuit, le temps que mes vêtements sèchent et que je redevienne présentable ! »
Qu’à cela ne tienne, le roi, la reine et le prince font préparer une chambre pour Margalouche ! Ils ne sont pas certains qu’elle soit une princesse, mais on ne sait jamais ! La reine glisse un tout petit pois sous les trente matelas du lit de Margalouche, et dit à son fils : « Nous verrons bien, demain, si elle est une vraie princesse ! »
Le lendemain matin, Margalouche, lavée, coiffée, resplendissante, apparaît dans la salle à manger. Dieu, comme elle est belle, comme elle ressemble à une princesse ! Et la reine lui demande : « Avez-vous bien dormi ? »
« Non, si vous saviez ! répond Margalouche. Il y avait une pierre affreusement dure sous le matelas, qui m’a brisé le dos ! Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit ! »
« Il n’y a qu’une princesse pour ne pas dormir à cause d’un petit pois ! s’écrie le roi. Bienvenue dans mon royaume, princesse Margalouche ! D’ailleurs, voudriez-vous épouser mon fils ? »
« Mais Oui ! » répond-elle, au grand plaisir de Roc.
Voyez, tout s’arrange parfois ! Roquichnofle a trouvé sa Margalouche, et Margalouche a trouvé son Roquichnofle ! Ils sont un peu zinzins, non, mais qui ne l’est pas ? Et puis : il faut de tout pour faire un monde !